Le public des Metalleux est divers, cependant, si vous avez l’œil affuté, vous aurez peut-être remarqué certains comportements intrigants. Je parle de headbanging en festival, de pogos forcenés, de circles pits poussiéreux ou toutes autres pratiques en solitaire ou en groupe. Il est possible aussi que vous ayez observé des personnes discrètes et isolées, chaussant casques et lunettes de soleil avec des comportements répétitifs et des gestes stéréotypés. A votre avis, ces comportements constituent une atypie sociale, des différences cognitives, sensorielles ou comportementales ?
Alors que les statistiques évoquent 8 à 10% de Metalleux dans la population, des études comme celle de Kyle J MESSICK en 2020 montrent que les personnes avec des troubles neuro-atypiques (10 à 15% de la population) sont beaucoup mieux acceptées dans le monde du Metal que dans le reste des évènements culturels. Dans les associations de personnes autistes que je fréquente, la proportion de Metalleux est également significative, supérieure aux statistiques. Confrontés au Solifest à l’automne dernier, dans un cadre caritatif, les personnes autistes non Metalleuses se sont montrées troublées de manière positive par ce qu’elles y ont découvert.
Vous l’aurez compris, nous parlerons cette année de festivaliers avec un Trouble du Spectre de l’Autisme (TSA) qui représentent 1% de la population ou avec un Trouble de l’Attention et De l’Hyperactivité (TDA/H) qui représente 5% de la population chez les adultes, voire les deux ; l’un étant souvent la comorbidité de l’autre. Un consensus au sein de la littérature scientifique accepte que près de 95% des personnes autistes ou/et avec TDA/H présentent des particularités sensorielles. Ces atypies sont reconnues dans les tests étalons de détection des deux troubles.
Le Metal appartient au champ des musiques extrêmes, cela tout le monde l’a compris et identifié. Il apporte un grand nombre de stimuli sensoriels qui sont traités par le Système Nerveux Central. C’est ici que nous devons nous attarder sur un sujet connexe pour vous expliquer une particularité que nous avons tous, mais que beaucoup ignorent.
Vous pensiez que nous avions cinq sens indépendants (plus un sixième mystique) ? C’est en effet ce qui est communément admis depuis Aristote et son fameux traité « De Anima » (de l’âme) qui est enseigné dans le système scolaire. Fort bien, mais ces sens externes ne suffisent pas à expliquer tout ce que l’on ressent. Ils caractérisent les interactions extérieures, la façon dont nous appréhendons l’environnement de manière intuitive. Les chercheurs, les neurologues et psychologues ont travaillé sur la sensorialité et ils se sont aperçus qu’il y avait des trous dans la raquette ! L’avènement de l’IRM a permis de mettre en évidence que tous nos sens sont interconnectés.
On sait que les oiseaux se repèrent grâce aux champs électromagnétiques et les requins également dans leur approche finale, ce qui leur permet de trouver des proies cachées sous le sable ; pour les plus grandes distances, ils sont sensibles aux vibrations.
Chez l’homme, au moins quatre nouveaux sens ont été admis : les sens internes, on parle d’interoception. La proprioception par exemple. Les capteurs proprioceptifs sont intégrés sur nos muscles, tendons et ligaments, permettant d’informer le système nerveux central sur les postures et position des membres dans l’environnement, le tonus et comment doser la force d’un geste. Une mauvaise perception de votre force et c’est la catastrophe quand vous manipulez des œufs ! Une mauvaise interprétation et vous devenez un maladroit qui exaspère son entourage ! Une excellente maîtrise de ce sens et vous pouvez devenir une star de JJB (Jiu Jitsu Brésilien), une vedette de cirque ou un horloger hors-pair ! Ce canal sensoriel a été identifié dès 1906.
Le canal vestibulaire est situé dans l’oreille interne. Tout mouvement de la tête est transmis immédiatement au système nerveux central pour le renseigner. En hyperréactivité, il est possible que vous préfériez rester assis en posture statique et évitiez autant que possible les foules, alors que dans le cas d’hyporéactivité sensorielle, vous adorerez faire du vélo, du trampoline ou des manège à sensations. Et pourquoi pas un petit headbanging de derrière les fagots !
La thermoception vous paraitra évidente une fois nommée ! Elle permet de réguler la température du corps et de vous adapter aux aléas de la météo. Vous savez si la température est trop basse et qu’il faut vous couvrir ou à l’inverse d’enlever une épaisseur et de se rafraîchir au plus vite. Des capteurs internes commanderont également la transpiration pour refroidir le corps ! Il faut reconnaitre que depuis deux ans, les personnes qui adorent vivre dans un sauna doivent se sentir bien au HELLFEST !
La nociception est quant à elle la perception de la douleur. Tout le monde aimerait ne plus jamais avoir mal… et c’est une grave erreur puisqu’il s’agit de notre système d’alarme. Cette « capacité » est d’ailleurs une maladie, l’algoataraxie. Les anciens valorisaient ce trait en disant qu’ils étaient « durs au mal » ! Trop de stimuli par contre feront dire que vous êtes un douillet, comme s’il s’agissait d’un trait de votre personnalité. Il n’en est rien, rassurez-vous. La douleur est le messager, l’interface entre l’extérieur, le corps et le système nerveux central. Trop peu de stimuli empêche le système nerveux central d’être informé de sensations de douleur. Votre main délicatement posée sur le grill que vous venez d’allumer est à cuisson bleue si votre nez vous avertit à temps. En cas de rhume, vous aurez une cuisson à point et cinq petites merguez pendantes au bout du morceau de charbon qui fut naguère votre main. Etonnant, non ?
Ces sens ou canaux sensoriels ont une autre particularité. Vous pouvez être en hyper ou hyporéactivité sensorielle sur chacun d’entre eux. De plus, durant la journée, les canaux sensoriels peuvent fluctuer, passer d’hyperréactivité à hyporéactivité, ou inversement, ce qui est à l’origine de comportements antagonistes que nous tolérons comme de petites manies sans y mettre de sens.
En hyperréactivité sur le canal auditif, vous serez rapidement intolérant au son. Les migraines vont vite arriver, vous sortirez de vos gonds pour un bruit déclencheur. Personne ne comprendra votre réaction dans votre entourage, mais votre cerveau pourra amplifier ces stimuli jusqu’à faire ressentir de grandes douleurs ! Certaines personnes en sont conscientes, vous les croiserez dans le festival, chaussées d’un casque ou portant des bouchons, parfois même les deux ! Une personne en hyporéactivité sensorielle pourra chercher à s’autostimuler. La tête dans les enceintes en festival, le fan sera en général bruyant et donc énervant pour son entourage qui réclamera des musiques plus tranquilles.
Il en va de même pour les autres canaux sensoriels. Une personne en hyporéactivité proprioceptive pourra chercher les contacts, de pressions internes. L’éclate dans un pogo ! A contrario, une personne en hyperréactivité sur ce canal évitera les contacts, la foule, les pits dans les concerts et surtout les mainstages.
Une personne en hyporéactivité vestibulaire pourra chercher à s’autostimuler et là le Hellfest est un beau terrain de jeu ! Quel concert n’amène pas de slam ou de Walls of death ! A contrario, la personne en hyperréactivité vestibulaire restera loin de toute agitation, préférant rester sagement assise le long des murs ou sur le gazon.
Un festivalier en hyporéactivité sur le plan de la nociception pourra poursuivre le pogo avec le nez cassé, une grosse entorse et son piercing qui pend à un bout d’oreille décollée. Une personne en hyperréactivité sensorielle sentira rapidement toute douleur et fuira le pit aussitôt qu’un contact lui en aura suscité un signal de danger.
Deux situations sont observées en hyporéactivité sensorielle. Une personne pourra demeurer en manque de stimuli ou alors rechercher activement à saturer les canaux sensoriels. Les personnes en hyperréactivité sensorielle seront dans l’évitement et chercheront à réduire les stimuli désagréables à l’aide d’outils ou d’aménagements spécifiques dans le but d’éviter les inconforts sensoriels. Pourquoi, me direz-vous ? Le risque étant la surcharge sensorielle qui prend la forme de Shutdowns, des effondrements, ou de Meldowns, qui peuvent prendre la forme de cris, par exemple.
Chacun est « câblé » différemment au niveau sensoriel, c’est comme si chacun avait sa table de mixage personnalisée, ce qui est à l’origine de vos préférences, vos aversions et vos comportements. Les personnes neurotypiques ont évidemment des variations au cours de la journée mais celles-ci sont bien plus importantes chez les personnes neuroatypiques.
Ainsi le Metal peut nous apporter une satisfaction immense en nous prenant aux tripes, en nous faisant vibrer nous forçant à balancer la tête dans tous les sens. Mais des canaux en hyperréactivité sensorielle peuvent limiter nos expériences pendant les festivals. Si, par exemple, la même personne est saturée sur le canal auditif, il lui faudra suivre le concert avec un casque et des bouchons, voire les deux. Inutile de vous faire un dessin si cette même personne est saturée au niveau olfactif à l’intérieur d’un pit ou ne supporte pas le moindre contact !
Quid des synesthètes où un stimulus d’un capteur vient déclencher une réaction d’un autre capteur sensoriel ? Comme Daniel Tammet qui voit les chiffres en couleurs ou Arthur Rimbaud qui évoque les lettres en couleurs dans le poème « Voyelles », une personne sur vingt-trois serait concernée soit 4% de la population. Certains voient la musique en couleurs ou perçoivent un goût de café ou autre à l’écoute de certaines notes, avoir ses sensations tactiles, etc. Toutes les combinaisons sensorielles sont possibles, personnellement j’entends des sons lorsque je vois des images.
Comme pour un neurotypique, la musique peut être une source importante de bien être pour un neuro-atypique, surtout s’il est en hyporéactivité. Le Hellfest entre autres devient également un lieu de bien être rare. Y aller est essentiel pour garder un pied dans la société quand on a l’habitude d’évoluer en marge de celle-ci. C’est une bouée, un phare, on s’y raccroche pour plusieurs raisons. Déjà, les Metalleux se placent sans doute moins dans le jugement que d’autres mélomanes, la bienveillance y est primordiale. Chacun vient avec ses particularités et c’est correct ! Le changement avec la vie usuelle en société classique est juste énorme. L’inclusion n’est plus un idéal à poursuivre, elle existe.
Le festival l’a bien compris. Depuis 2018, l’accueil des PSH (Personnes en Situation de Handicap) a fortement évolué. En 8 ans, le Hellfest est passé de la Préhistoire à l’avant-garde en matière d’accessibilité ! Cindy PAJOT avec l’aide de Marc VEROVE, Vice-Président des APF France Handicap ont réfléchi à construire des accueils différenciés répondant aux besoins de tous les festivaliers en situation de handicap. Le message est clair : les personnes en situation de handicap sont bienvenues au Hellfest qui s’emploie à répondre à leurs besoins. Le festival a d’ailleurs reçu le soutien de la Fondation Malakoff Humanis et du réseau Auxi’life dans le but de développer ses dispositifs et ses aménagements à destination des personnes en situation de handicap.
Le Hellfest a depuis de longues années mis en place des parkings, des files prioritaires et des sanitaires prioritaires, destinés aux personnes en situation de handicap. Festivaliers depuis 2014, nous avons pu observer l’évolution sur l’accessibilité du site qui est optimisée avec des changements structurels au niveau du terrain, deux bénévoles sont également chargées de faciliter les déplacements des personnes en situation de handicap et une salle de change destinée à garantir l’intimité des personnes polyhandicapées. Le festival met également un réfrigérateur à disposition pour la conservation des traitements. Le Hellfest se situe dans une démarche d’amélioration, cette année il a choisi d’innover sur le plan de la sensorialité au sein du dispositif. Par exemple, l’espace PSH/PMR propose désormais des gilets sensoriels mis à disposition des festivaliers en situation de handicap permettant de ressentir physiquement la musique de manière différenciée suivant les instruments à différents endroits du corps. Vingt-quatre concerts sont également retranscrits en audio description et des plateformes surélevées permettent de profiter des événements dans des conditions visuelles optimales. Les programmes sont traduits en braille à l’aide d’un instrument construit par un bénévole, certains membres de l’équipe sont en capacité de signer en LSF.
En plus des plateformes classiques (mais qui sont aujourd’hui beaucoup mieux placées, équipées et structurées), un gymnase est dédié à l’accueil des PSH proposant un espace structuré en différents espaces avec une salle dans l’ensemble peu stimulante pour éviter les surcharges visuelles et la fatigue qui en découlerait. La zone est silencieuse et équipée d’un fauteuil OPO à étreindre dont les parois intérieures exercent une pression profonde sur le corps, contribuant à réduire l’anxiété des personnes sensibles à ces stimuli, favorisant le calme et la détente physique.
Des fidgets variés sont mis à disposition des festivaliers pour leur permettre de s’autostimuler sur le plan tactile.
Nous avons rencontré l’équipe PSH qui possède une philosophie exemplaire. Loin de se contenter de ses acquis, elle cherche encore et toujours à innover, à proposer de nouveaux aménagements et des outils pertinents pour l’accueil de ses festivaliers.
Pour parler de ces aménagements, nous avons interviewé Marc VEROVE, Vice-Président de APF France Handicap.

Il est bénévole au sein de l’équipe PSH, il nous explique sa fonction au sein du festival :
Nous avons pu croiser la route de Victoria.
Elle a attiré notre regard et effectivement elle avait plein de choses à dire sur l’expérience HELLFEST. Vivre pleinement son festival est important, elle nous parle des aménagements qui lui permettent de profiter pleinement de l’événement.
Lucas est bénévole sur la plateforme PSH.
Nous lui avons parlé de la sensorialité atypique, il y a été sensibilisé. La conversation que nous avons eue avec lui était très intéressante. Elle permet de matérialiser la différence d’appréciation entre un trouble et une impression.
Nous avons croisé Noémie, du groupe YU.
Elle nous a parlé d’une autre facette de la sensorialité : les bienfaits des sons qu’elle produit sur son corps et son mental. Lors de ses tournées, elle a croisé des personnes neuro-atypiques. Elle a pu discuter avec elles et se rendre compte de la particularité de la scène Metal, des apports qu’elle a pour les neuro-atypiques. Après tout, c’est logique : quel meilleur endroit pour une personne différente qu’en plein milieu de personnes étranges ! Qui reconnaitrait un atypique au milieu de marginaux !
Charlotte accompagne son frère Enzo, qui a un TSA de type 3 appelé aussi sévère.
Enzo a la chance d’être entouré par sa famille dont Charlotte qui l’accompagne quatre mois durant l’année. La musique apporte beaucoup à Enzo et c’est une chance pour lui de pouvoir venir au HELLFEST. N’étant pas en capacité de répondre à nos questions, c’est Charlotte qui nous parlera de son expérience et des aménagements que le festival propose aux personnes ayant des particularités sensorielles.
Le Metal représente beaucoup pour sa communauté qui est très soudée. On trouve beaucoup de caricatures sous forme de vidéos sur internet qui illustrent ce sentiment. Cependant, le Metal procure une grande source de réconfort pour les neuro-atypiques. Il génère des stimuli que l’on ne retrouve que rarement ailleurs et surtout, il est beaucoup plus facile de s’y intégrer quand on est différent. Quoi de mieux pour les Metalleux, souvent mis à la marge dans notre société ?
Si les petits festivals ne peuvent réellement s’adapter à ces particularités de traitement de l’information sensorielle, il est vraiment réconfortant de voir que le HELLFEST a mis un soin tout particulier à y répondre, cherchant à améliorer son accueil à toute personne en situation de handicap, y compris les handicaps invisibles. Merci à Marc VEROVE, à Cindy PAJOT et à toute leur équipe PMR/PSH du Hellfest pour le travail qu’ils accomplissent. Un modèle à suivre !







